Le théâtre occidental est depuis longtemps dans une période de décadence. Coupé du monde, relégué dans de tristes salles, affichant systématiquement les valeurs de l'esprit bourgeois, un individualisme et une psychologie ternes, des dialogues envahissants qui dispensent de mise en scène et d'imagination, le théâtre ne remplit plus son rôle dans une société trop soucieuse de "culture". Des initiatives personnelles doivent rompre cette monotonie et retrouver une entente avec le public.
Ainsi, à l'instar du théâtre oriental, il est nécessaire d'utiliser tous les moyens propres à toucher l'imagination, la musique comme les éclairages, les accessoires comme le décor, la voix comme la gestuelle. il faut leur rendre des significations et des conventions, qui seules permettent l'accès à des notions communes abstraites, spirituelles ou métaphysiques. Mais redonner vie à un théâtre d'action ne se fera pas sans une certaine violence : Artaud évoque même un "théâtre de cruauté".
La vie et le théâtre se distinguent dans la cruauté. Artaud rappelle le spectacle de la grande peste de Marseille en 1720. Son apparition n'était pas fortuite dans une société déjà atteinte, malade : elle provoque impitoyablement les mêmes malaises dans le corps physique et dans le corps sociale. La forme corporelle, l'existence d'un individu sont, elles-mêmes, le théâtre d'un ensemble de forces qui régit la société. Le corps humain, jusque dans sa perte, se trouve être comme le double d'une réalité peu perceptible : il reproduit le comportement du corps social. Ainsi, le théâtre ne peut pas être coupé de la société, puisque sa place est au cœur même de la théâtralisation (son double) qu'est la société elle-même.
On s'aperçoit finalement en lisant Le Théâtre et son double, que ce débat mené par Artaud à propos du théâtre pendant des années recouvre un débat plus profond : celui de la culture, dans ses rapports avec la vie. Il ne sert qu'à dénoncer le malaise de la civilisation : "une rupture entre les choses et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.