• Des officiers russes jouent aux cartes des nuits entières, tandis que leur compagnons Hermann les regarde passionnément sans jamais participer. L'un d'eux évoque la mystérieuse combinaison gagnante qui permit à sa grand-mère, des années auparavant, de régler une dette d'honneur considérable. Hermann projette d'arracher son secret à la vieille comtesse et, à seule fin de la rencontrer, fait une cour empressée à sa gouvernante Lizavéta Ivanovna ; celle-ci donne un rendez-vous clandestin à Hermann, qui s'introduit nuitamment dans le palais. 

    Il implore l'aristocrate de lui indiquer les trois cartes magiques et, devant son mutisme, la menace de son revolver : la comtesse meurt subitement... La nuit suivant l'enterrement, la défunte, vêtue de blanc, apparaît à Hermann et lui donne le tiercé, trois, sept, as, à la condition formelle qu'il ne jouera qu'une fois chacune des cartes et qu'il épousera Lizavéta. Grisé, Hermann mise une grosse somme, gagne par deux fois chacune des cartes... A la troisième partie, au lieu de l'as, c'est la dame de pique qui sort ; elle a le visage de la comtesse ! Hermann perd tout, devient fou et on l'interne.

    Cette brève nouvelle inspirée, dit-on, par les aventures de la princesse Golitsyne, dite "princesse Moustache", obtint un gros succès immédiat tant auprès du public que de la critique ; elle suscita notamment l'admiration de Dostoïevski, qui voyait dans la peinture du caractère d'Hermann un modèle. 

    Ce conte fantastique exerce une véritable fascination sur le lecteur. Très habilement, l'auteur laisse planer le doute ; en effet, on peut trouver une explication rationnelle aux événements étranges qui marquent les étapes de la tragédie. Hermann a-t-il rêvé l'apparition nocturne de la comtesse ? Dans sa hâte, s'est-il trompé en croyant choisir l'as ? N'est-ce pas plutôt la vengeance posthume de la défunte frappant un coupable sans remords ou un châtiment divin qui conduit le jeune homme à la chambre 17 de l'asile d'aliénés ? Le dénouement, inattendu, tombe comme un couperet.

     " La Dame de pique est sans doute l'oeuvre de Pouchkine que le public français connait le mieux. Mérimée en a donné une traduction qui reste, malgré quelques erreurs de détails, un exemple inimitable. Son style rapide, incisif, nerveux comme un coup de cravache sur une botte élégante, rend à merveille la prose vive de l'original. 

    Le secret de La Dame de pique nous intrigue d'autant plus que l'auteur, semble-t-il, cherche moins à nous intriguer. On dirait que le mystère se développe non pas grâce au talent de l'auteur, mais malgré le talent de l'auteur. On dirait que c'est à son insu, à notre insu, que nous nous laissons envoûter par lui. On dirait que la partie est perdue par l'écrivain mais gagnée, inexplicablement, par son livre. Or, le mérite suprême de Pouchkine est bien d'avoir renoncé à briller au détriment de son oeuvre. Encore une fois, en ne livrant au lecteur que l'essentiel de sa pensée, il a fait preuve d'une magnifique maîtrise. Sa prose si nue, si aisée, demeure un modèle du genre. Les phrases courtes, dépouillées d’épithètes, sont ramassées autour d'un verbe rigoureux. Le récit se hâte de verbe en verbe, sec, précis, haletant. Pas le moindre embonpoint oratoire. Rien que des nerfs et du muscle. 

      


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  • Williams Tennessee - Un tramway nommé Désir

    Un salon et une chambre à coucher qu'un simple rideau sépare. Une table, une glacière, un lit divan. Au second plan, une rue de quartier de La Nouvelle-Orléans et un morceau de la voie de chemin de fer passant derrière. Le décor est posé. C'est dans cette " atmosphère sensuelle et décadente " que débarque Blanche Du Bois, fille d'une vieille famille de l'aristocratie sud-américaine, " papillon nocturne" dont l'apparence légère et raffinée joue considérablement avec l'atmosphère environnante. laissant derrière elle la ruine de la propriété familiale, Blanche est venue retrouver sa sœur Stella, mariée à un Polonais, Stanley Kowalsky, un mâle sensuel et mal dégrossi, féru de poker et de bière.  

    Fragile, hypersensible et hystérique, Blanche est un être écrasé par la réalité, qui vit dans un monde imaginaire, fiévreux et délicat. Kowalsky, que la présence chez lui de cette femme éthérée exaspère, surprend un jour celle-ci en train de confier à Stella la piètre opinion qu'elle a de son mari. Blanche tient en effet Stanley pour un être vulgaire et bestial, une sorte de sous-homme, un anthropoïde ignorant tout des manières et des sentiments subtils et raffinés. Kowalsky, qui avait déjà commencé à soupçonner Blanche d'escroquerie au sujet de la plantation familiale, décide de mener une enquête.

    Blanche n'est pas un escroc. Mais Kowalsky découvre que la jeune femme, qui joue sans cesse le jeu de la pureté et de l’innocence, traîne en faire depuis des années la vie abjecte d'une putain de bas étage. Renvoyée de l'école où elle était institutrice pour avoir séduit un garçon de 17 ans, chassée de ville en ville pour mœurs dépravée, Blanche, amenée par un " tramway " nommé désir, avait pensé pensé trouver chez sa sœur un refuge. 

    Écrivain tourmenté et pessimiste, Tennessee Williams est, avec William Faulkner, Carson McCullers et quelques autres, un écrivain du Sud par excellence. Culpabilité, hantise du péché originel, solitude inéluctable, nostalgie d'une aristocratie déchue : tels sont les fantômes qui hantent l'auteur d'Un Tramway nommé Désir et son théâtre tout entier.

    Blanche appartient bien à cette lignée des héroïnes de Williams, qui "ne voient plus s'ouvrir devant elles que la voie solitaire de la fuite intérieure", et qui "mentent et se mentent puis s'enferment doucement das la folie qui annihile le mensonge"

     

     

     


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  • Rouan, 1819, Jeanne vient de sortie du couvent, toute pleine de ses rêves de jeune fille : rêves d'avenir, de liberté, rêves d'amour. Elle s'installe avec ses parents dans leur propriétés normandes des Peuples, juchée sue la falaise qui domine la mer entre Fécamp et Etretat. Un jeune homme rencontré, quelques regards échangés, et c'est le mariage, avec Julien, vicomte de Lamarre. Après les premières réticences du corps, c'est le désordre des sens sous le soleil de la Corse sauvage. Mais, au retour, viennent les désillusions et la première trahison : Rosalie, leur bonne, donne naissance à un enfant issu de Julien. Passées les premières douleurs, Jeanne, enceinte, oublie et se consacre tout entière à son fils, Paul. Suit une seconde trahison qui, cette fois, s'achève dans la tragédie : ivre de jalousie, le mari trompé entraîne les amants dans la mort.

    Paul grandit, trop gâté. A vingt ans, il se livre au jeu, à des entreprises commerciales hasardeuses et finit par ruiner sa mère, qui doit vendre Les Peuples. Jeanne sombre petit à petit dans le désespoir, soutenue par la seule Rosalie quand lui naît une petite fille. 

    Styliste accompli, Maupassant sait mettre dans ses descriptions plus que la simple évocation d'un paysage ou d'un lieu : elles sont le contrepoint, l'écho du récit, parfois même elles annoncent des faits à venir, apportant comme le poids de la fatalité. En conteur qu'il est avant tout, Maupassant n'oublie pas les personnages secondaires ni les détails significatifs. de ce récit banal et triste, il fait un livre coloré, riche et en même temps mélancolique comme une journée pluvieuse en Normandie, avec cette perception de la psychologie féminine qui n'a peut-être d'égale que celle de Flaubert avec son Emma Bovary, dont Jeanne semble une lointaine cousine.    

     

     

     

     

     


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  • J. D. Salinger - L'Attrape-cœurs

    "Tu aimes rien de ce qui se passe", déclare à son frère la jeune sœur de Holden, le héros de L'Attrape-Cœur. Cette petite phrase rend parfaitement l'état d'esprit de l'adolescent, dont la révolte contre le monde qui l'entoure est essentiellement affective. Holden a beau appartenir à une famille New-Yorkaise aisée, fréquenter les collèges les plus chics, cela ne l'empêche pas de vomir la réalité. Mesquineries de certains professeurs, cruautés ou vanité de ses compagnons de collège, déceptions amoureuses : tout est pour lui prétexte à des bagarres (dont il sort presque toujours battu) et à une constante insubordination. Et pourtant son cœur déborde de tendresse, non seulement pour le grand frère cinéaste qu'il admire ou pour Phoebe, la petite sœur adorée, mais même pour ses adversaires. Le roman débute par les adieux du héros à son collège. Puis, c'est le vagabondage à travers New-York jusqu'au moment où, grâce à l'intervention de l jeune Phoebe, Holden finit par rentrer chez lui.   

    Grâce à ce seul roman et à quelques dizaines de nouvelles, Salinger obtient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un succès comparable à celui  de Fitzgerald dans les années vingt. C'est qu'il a su capter la sensibilité d'une époque. Non seulement des milliers d'étudiants pourront aussitôt s'identifier à ses personnages, mais Salinger crée des mots plus ou moins argotique, comme "phony" (truqué) ou "lousy" (moche), qui seront immédiatement adoptés dans les campus. Comme l'écrit le critique Jacques Cabau : " Il a inventé un art qui tient à la fois du courrier du cœur, de la publicité et de la confession. "Il a reçut effectivement des milliers de coup de téléphone. Ses fans formèrent des clubs. Le phénomène Sainger, plus qu'une mode, devint une mystique dans les années cinquante.  

    Définissant le style de L'Attrape-Cœur, le spécialiste de la littérature américaine Jacques Cabau le décrit comme "la mélopée de la dépression nerveuse qui joue sur le triple registre du rire, des larmes et de la colère."


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  • Douze enquêtes policières et un détectives-gentleman :

    Une photo compromettante qui doit être récupérée (Un scandale en Bohème) ; une étrange association de rouquin (La Ligue des rouquins) ; un fiancé qui disparaît le matin du mariage (Une affaire d'identité) ; un meurtre commis dans la campagne anglaise et un fils suspecté d'avoir tué son père (Le Mystère du Val Boscombe) ; des menaces étranges et d'inquiétante disparitions (Les Cinq pépins d'orange) ; un mari bien comme il faut qui disparaît dans un quartier sordide (L'Homme à la lèvre tordue) ; un joyau inestimable retrouvé dans le jabot d'une oie (L’Escarboucle bleue) ; un meurtre commis dans une chambre close (Le Ruban moucheté) ; un contrat mystérieux et une presse hydraulique comme arme du crime (Le Pouce de l'ingénieur) ; un aristocrate qui voit sa jeune épouse (et sa dot) lui échapper dès la fin de la cérémonie (Un Aristocrate célibataire) ; un fils indigne accusé d'avoir volé son père (Le Diadème de béryls) ; enfin une gouvernante payée pour jouer un jeu étrange (Les hêtres rouges) ; tels sont les douze mystères qui constituent les savoureuses Aventures de Sherlock Holmes.
    Des retrouvaille ingénieuses, toujours aptes à éveiller la curiosité du lecteur, un soupçon de mélodrame, un rythme enlevé et, planant sur l'ensemble, l'ombre de la mort : tels sont les ingrédients qui ont assuré aux Aventures un succès immédiat auprès du grand public.

    Certes, le détectives n'en était pas à sa première apparition, mais le cadre du roman était moins adapté que la nouvelle, laquelle permettait un récit court, nerveux, bien centré sur l'enquête qui plut immédiatement, d'autant plus que la permanence de certains éléments (le cadre, le couple Holmes-Watson, les manies du détectives) permettaient de fidéliser le lecteur. 

    S'inspirant des Contes de ratiocination d'Edgar Poe, tout n donnant plus d'épaisseur romanesque à son héros, mais sans verser dans les facilités de la littérature populaire, Conan Doyle, presque malgré lui, crée un genre : le "roman" policier à énigme de bon aloi. En 1891, avec les Aventures, se levait "sur le sinistre empire du crime", selon la jolie formule de Frédéric Lacassin, "le matin des logiciens".

    Si Sherlock Holmes a quelques prédécesseurs (le Dupin d'Edgar Poe, le policier Lecoq, le détective Tabaret dit Tirauclair d'Emile Gaboriau), il a fait surtout plus d'émules : détectives distingués pratiquant l'enquête plus par amour de l'art que par nécessité et toujours entre gens de bonne compagnie. C'est la "murder party", ou la prouesse intellectuelle et l'élucidation importe plus que le crime lui-même. Héritière en droite ligne de cette tradition, l'on trouve bien sur Agatha Christie et ses constructions sophistiquées. En France, le "fils naturel" de Sherlock Holmes n'est autre que Rouletabille, soucieux de prendre "la raison par le bon bout"

     


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