• Marcel Aymé

    Marcel Aymé

    Avec Louis-Ferdinand Céline et Paul Morand, Marcel Aymé demeure sans doute le plus grand écrivain que la littérature française ait connu depuis la mort de Marcel Proust. Observateur féroce et méticuleux des mœurs française contemporaines, prodigieux créateur de personnages, conteur incomparable et malicieux, il a porté sur l'être humain un regard dont la profondeur et l'acuité évoquent les grands moralistes européens du XVIIe siècle, mais sans cette sécheresse glaciale et ce cynisme un peu effrayant qui caractérisent l'oeuvre d'un La Rochefoucauld ou d'un Balthasar Graciàn y Morales. C'est que, chez Marcel Aymé, la férocité était toujours associée à une secrète tendresse : il prenait les hommes comme ils étaient, c'est-à-dire ni bons, ni méchants, et leurs petitesses lui inspiraient un franc scepticisme, mêlé d'une très discrète commisération. 

       Né en 1902 à Joingny, Marcel Aymé a passé a plus grande partie de son enfance en Franche-Comté, aux abords d'une forêt peuplée de légendes et de mystère, qui lui inspirera, beaucoup plus tard, un étonnant roman fantastique et forestier, "La Vouivre". Comme l'a écrit Bernard Clavel : " Il nous entraîne en un fabuleux univers où le réel côtoie l'imaginaire le plus débridé, où le rêve s'endort dans la brume de forêts dont nous ne savons plus si elle appartient à notre monde d'adultes raisonnables ou à la part la plus merveilleuse de notre enfance. "

    Marcel Aymé

    C'est toutefois à Paris, où il vivra jusqu'à sa mort, survenue en 1967, que Marcel Aymé va trouver l'inspiration qui fera de lui celui que Pierre Gripari n'a pas hésité à appeler " l'écrivain du siècle". De son perchoir montmartrois, il a en effet passé sa vie à observer les arcanes de la sottise et de l’imbécillité, n’épargnant personne et faisant montre d'une indépendance d'esprit et de langage en tout point exemplaire, ainsi qu'en témoigne l'admirable et diabolique petit pamphlet qu'il devait, au lendemain de la dernière guerre, déposer sardoniquement au pied de l'intelligentsia régnante, " Le Confort intellectuel". Mais c'est évidemment dans ses romans et dans ses contes que Marcel Aymé va donner toute la mesure de son talent littéraire et de son génie à saisir les fondements psychologiques et moreaux de la petite bourgeoisie française. 

           C'est dans cette perceptive que se développe la veine proprement fantastique de Marcel Aymé, dont les nouvelles réunies dans " Le Passe-Muraille" constitue l'éblouissante apothéose. 

    Marcel Aymé

    Les personnages de Marcel Aymé sont généralement de petites gens imbus de leur respectabilité, sans imagination et terriblement conformistes, souvent blanchis dans les labyrinthes obscurs de la fonction publique. Ils sont généralement bons époux et bons pères de famille, et portent sans la plus petite espèce de fantaisie l'uniforme de la IIIe République, à savoir le veston noir et le col amidonné. Vertueux, économes et amis de l'ordre établi, ils discours volontiers dans leur salle à manger Henri II, qu'envahit l'odeur bien française de la soupe au choux ou du pot-au-feu. Et pourtant, ces personnages très ordinaires recèlent en eux de forts étranges fantasmes, tels que le docteur Sigmund Freud lui-même n'aurait pu les soupçonner. Ce sont ces fantasmes que l'imagination fertile de Marcel Aymé projette dans ces nouvelles fantastiques, sans s'écarter pour autant de la plus stricte vraisemblance et de la plus exacte réalité.

    Un savoureux exemple nous en est donné par la nouvelle intitulée " Les Sabines ". C'est l'histoire d'une brave et jeune femme du 18e arrondissement qui répond au prénom de Sabine et dont le mari, qui l'appelle affectueusement et poétiquement " Binette", est sous-chef du contentieux dans une importante société. Douée d'ubiquité, Sabine va peu à peu se multiplier et réaliser tous les désirs que lui a inspirés la lecture des magazines de Cinéma :

    " Bientôt, la malheureuse ubiquiste fut saisie d'une frénésie de luxure et eut des amants sur tous les points du globe. Le nombre en augmentait au rythme d'une progression géométrique dont la raison était 2,7. Cette phalange dispersée comprenait des hommes de toutes sortes, des marins, des planteurs, des pirates chinois, des officiers, des cow-boys, un champion d'échec, des athlètes scandinaves, des pêcheurs de perles, un commissaire du peuple, des lycéens, des toucheurs de bœufs, un matador, un garçon boucher, quatorze cinéastes, un raccommodeur de porcelaine, soixante-sept médecins, des marquis, quatre princes russes, deux employés de chemin de fer, un professeur de géométrie, un bourrelier, onze avocats, et il faut bien en passer. Signalons pourtant un nombre de l'Académie française en tournée de conférences dans les Balkans, avec toute sa barbe. "

    Marcel Aymé

    Personne n'avait dépeint avec autant de précision et d'humour les pauvres chimères et les aliénations d'une petite bourgeoisie française nourrie de cinéma et de roman à quatre sous. C'est que la réalité est pavée de stéréotypes et de clichés qui seraient d'une noirceur désespérante si Marcel Aymé n'en tirait un parti véritablement désopilant. Le conformisme et la bêtise ne forment d'ailleurs pas seulement la trame de ses nouvelles fantastiques, mais encore celle de ses romans satiriques, au premier rang desquels figures Travelingue, Le Chemin des écoliers et surtout le sublime Uranus, chronique d'une petite ville française à la Libération.

    Marcel Aymé

    Le fantastique n'était-il toutefois, pour Marcel Aymé, que le meilleur moyen d'accéder à la réalité et d'exprimer une vision de monde au pessimisme radical ? C'est oublier l'inspiration médiévale et légendaire qu'il tenait de son enfance franc-comtoise, et dont la Vouivre est l'illustration parfois terrifiante. C'est oublier, enfin, la merveilleuse série des Contes du chat perché et les aventures de leurs deux charmante héroïnes, Delphine et Marinette, qui entraînent le lecteur dans un univers féerique où tous les animaux de la création s'adonnent à une irrésistible parodie de la condition humaine, comme dans le Roman de Renart.      

     

     

     

     

     

     

     

     


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