• La Besace ou l'Ego littéraire

    La Besace ou l'Ego littéraire

    Saint Luc emploie l'image de deux objets opposés en taille et volume pour accentuer notre aveuglement envers nous-même et notre prétendue lucidité envers autrui : " Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? "

    La Fontaine choisit une autre image, celle utilisée par Esope : 
    " Deux sac ", portés " le premier par devant ", contenant les défauts d'autrui, " l'autre par derrière " contenant nos défauts, et réunit dans une besace (un " bi-sac " à l'origine) portée par tout homme nommé donc " besacier ".

     

    Les deux besaces - Esope

    Jadis Prométhée, ayant façonné les hommes suspendit à leur cou deux sacs, l'un qui renferme les défauts d'autrui, l'autre, leurs propres défauts, et il plaça par devant le sac des défauts d'autrui, tandis qu'il suspendit l'autre par derrière. Il en est résulté que les hommes voient d'emblée les défauts d'autrui, mais n'aperçoivent pas les leurs.

    On peut appliquer cette fable au brouillon, qui, aveugle dans ses propres affaires, se mêle de celles qui ne le regardent aucunement

     

    La Besace - La Fontaine

    Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire
    S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur.
    Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
    Il peut le déclarer sans peur :
    Je mettrai remède à la chose.
    Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
    Voyez ces animaux, faites comparaison
    De leurs beautés avec les vôtres : 
    Etes-vous satisfait ? Moi ? dit-il, pourquoi non ?
    N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
    Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ;
    Mais pour mon frère l'Ours, on ne l'a qu'ébauché :  
    Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.
    L'Ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
    Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort ;
    Glosa sur l'Elephant, dit qu'on pourrait encor
    Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
    Que c'était une masse informe et sans beauté.
    L’Éléphant étant écouté,
    Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles :
    Il jugea qu'à son appétit
    Dame Baleine était trop grosse.
    Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
    Se croyant, pour elle, un colosse.
    Jupin les renvoya s'étant censurés tous,
    Du reste, contents d'eux ; mais parmi les plus fous
    Notre espèce excella, car tout ce que nous sommes
    Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
    Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes : 
    On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
    Le Fabricateur souverain
    Nous créa Besaciers tous de même manière,
    Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : 
    Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
    Et celle de devant pour les défauts d'autrui.


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